09 mars 2006
LA FETE de POURIM
Cette semaine, notre Chabbat porte le nom particulier de " Chabbat Zakhor " du nom du passage supplémentaire que nous lisons dans la Tora et qui commence par le mot " Zakhor " , 'souviens-toi'. « Souviens-toi de ce que t'a fait Amaleq, lors de votre voyage, au sortir d'Egypte ; comme il t'a surpris chemin faisant et s'est jeté sur tous tes traînards par derri?re. Tu étais alors fatigué… Aussi lorsque Dieu t'aura débarrassé de tous tes ennemis… tu effaceras la mémoire d'Amaleq de dessous le ciel ; ne l'oublie point ! » (Deut. XXV, 17-19) Pourtant, a la lecture du texte littéral de la Tora on ne comprend pas vraiment la raison de cet acharnement sur Amaleq. Pourquoi Amaleq est-il plus haissable que n'importe lequel des ennemis qui ont voulu anéantir Israel ? En quoi ce peuple antique est-il plus odieux que les Egyptiens de l'époque de Moise ou les assyriens, les grecs ou les romains qui ont détruit le temple ? Mais inversement, doit-on par ailleurs, considérer les nazis d'il y a 50 ans ou les ayatollas d'Iran ou de Ramalla aujourd'hui qui en appellent, ou en appelaient, tous ? la destruction totale d'Israel comme des descendants d'Amaleq ? La raison pour laquelle nous lisons ce passage de Zahor le Chabbat qui precede Pourim est évidente : l'histoire d'Esther nous raconte précisément une des tentatives d'Amaleq de détruire Israel. Aman, le ministre du roi Assuérus qui a essayé d'anéantir l'ensemble du peuple juif de l'époque, est en effet identifié avec un des descendants du roi d'Amaleq, Agag. Cette fete de Pourim commémore donc le fait que Dieu nous a sauvé de la destruction.Toutefois, cela serait oublier deux choses importantes - qui en fait n'en sont qu'une – a savoir : le livre d'Esther nous raconte de façon précise comment Mardochée et Esther se sont évertués ? mettre en place un stratageme afin de préserver Israel et a aucun moment de ce livre on ne voit meme apparaître le nom de Dieu. Ceci souligne indubitablement que la Meguila a pour dessein de nous apprendre que Dieu n'est semble-t-il pas intervenu directement dans cette délivrance et que ce sont les hommes eux-memes qui ont accomplis tous les efforts nécessaires afin de s'en sortir ! De plus, le Midrash et le Talmud insistent sur un autre aspect, une autre modalité, de la f?te de Pourim qui ? priori n'a aucun rapport avec la Rédemption. Selon la tradition rabbinique, c'est en ce jour que les enfants d'Israël ont accepté définitivement la Tora orale qui de facto leur avait été imposé jusqu'alors depuis l'époque du Sina?. Quel rapport existe-t-il donc entre la f?te de Pourim comme effort humain de délivrance du décret de destruction d'Aman et le Pourim "religieux" de l'acceptation de la Tora orale ? Comme il se doit, c'est un troisieme texte midrashique qui, en répondant a ce deuxieme double questionnement, nous permettra de comprendre a la fois la spécificité d'Amaleq et l'essence de Pourim. Le Talmud nous enseigne en effet que : « Apres la résurrection des morts, toutes les fetes seront caduques sauf Pourim et Hanouka » Or, précisément, ces deux derni?res f?tes ne sont pas du tout des solennités de la Tora et elles n'ont été instituées que derni?rement par les sages. Comment est-il possible que ce que Dieu a établi soit moins important que ce que des maîtres, aussi éminents soient ils, ont institué ? Force est donc d'admettre - et de nombreuses sources cabbalistiques le corroborent – que le dessein final de la Tora n'est pas de créer un monde o? le Créateur serait le maître unique ? bord mais de permettre ? l'homme d'ériger de ses propres forces et par ses propres efforts, un monde qui soit le support de la volonté divine. Il ne s'agit pas pour Dieu de diriger les hommes et de leur imposer une conduite ou un déroulement de l'Histoire mais de donner ? ses créatures les moyens et les occasions de permettre l'av?nement d'un monde digne de la présence tangible du divin. Grâce ? la Tora écrite qui nous a été révélée par Dieu lui-m?me au Sinai nous devons par nos efforts intellectuels et autres développer une Tora orale qui sera elle véritablement le terme et l'objectif de cette révélation prolongée entamée le six du mois de Sivan et qui perdurera ? l'infini. La transcendance qui s'est fait réelle lors de la théophanie sinaique s'est pour ainsi dire imposée au monde et a ce moment l'espace de liberté des hommes en a été absolument anéanti. A présent, il faut que cette liberté humaine se rétablisse et se renforce afin donner de son propre chef ? la transcendance la place qui lui revient. Ceci explique pourquoi seules les f?tes instituées par les sages de la Tora orale, Hanouka et Pourim, ne seront pas abolies : elles seules correspondent au dessein de la création puisqu'elles sont le fruit des efforts humains et pas un don " d'en haut " , de Dieu lui-m?me. Jusqu'au jour de Pourim, ? savoir durant toute la période du premier temple, Dieu a continué de diriger l'Histoire et les hommes étaient pour ainsi dire sous sa tutelle. Les proph?tes apportaient la parole de Dieu qui ne laissait aucun doute quant aux intentions divines ni aucune véritable liberté aux hommes et les rois appliquaient (ou pas, mais en étaient punis de suite) la volonté divine au niveau de la politique. Dans un tel monde de " tyrannie " comment l'homme pouvait-il véritablement s'élever de ses propres forces ? A Pourim, comme nous l'avons vu, Dieu n'est pas intervenu de façon perceptible et il est indéniable que c'est la premi?re fois (Hanouka sera la seconde et bien d'autres ont suivi depuis lors) que les efforts de la liberté humaine - et l'esprit de sacrifice d'Esther en est la preuve éclatante – ont permis la Rédemption et l'av?nement d'une parcelle du royaume de Dieu. C'est en ce jour que la Tora orale est vraiment née, car c'est en ce jour que la liberté humaine a ?uvrée afin de se plier d'elle-m?me par elle-m?me devant la volonté divine. Amaleq, ou Aman de la meguila d'Esther, représente la tentative malheureusement souvent renouvelée au cours de l'histoire non pas uniquement de détruire physiquement Israël mais de remettre aussi en cause ce principe selon lequel ce sont les efforts de l'homme qui doivent créer un monde digne de la transcendance. La Tora ne peut pas accepter l'existence d'une telle pensée remettant en cause l'essence meme du sens de la création, et qui pousse l'homme a la passivité en ouvrant parall?lement la voie ? toutes les horreurs des intégrismes qui parlent au nom de Dieu au lieu d'?uvrer pour les hommes.
C'est de cela qu'il nous faudra nous souvenir en entendant la lecture de la Tora cette semaine mais surtout en écoutant les nouvelles ? la radio par la suite.