Jeudi 11 Janvier 2007,
Quelques observations sur
« Les trois exils » de Benjamin Stora
Par Yves Maxime Danan pour Guysen Israël News
Deux récents articles de Cyrano
– la critique du livre
Les trois exils-Juifs d’Algérie de Benjamin Stora
et En savoir plus sur les années noires des Juifs d’Algérie (1940-1944)
– ont suscité des réactions nombreuses,
et souvent passionnées des lecteurs.
Notre collaborateur, Cyrano,
a recueilli le témoignage du professeur Yves Maxime Danan, adolescent en Algérie lors de la Seconde Guerre mondiale, et proche parent de deux des leaders de la résistance, les professeurs Henri et José Aboulker.
Nous avons convaincu Yves Maxime Danan de livrer ses critiques argumentées de cet ouvrage.
L’initiative de Benjamin Stora de relater l’histoire moderne des Juifs en Algérie, de façon distincte de celle de tout le Maghreb constitue une initiative intéressante.
Mais cet ouvrage comporte certaines lacunes et de sérieux défauts.
En premier lieu, son titre est critiquable.
Certes, les Juifs d’Algérie ont subi deux exils,
ceux-la bien réels : l’un sous le régime de Vichy
qui leur a retiré leur citoyenneté française,
et l’autre, définitif, lors de l’indépendance qui les a poussés au départ, en 1962, d’un pays ou ils étaient présents depuis l’antiquité.
Par contre, loin d’avoir été un « exil »,
l’arrivée des Français en 1830 a constitué pour ces Juifs une véritable libération.
En effet, les Français ont fait cesser
du jour au lendemain le terrible apartheid musulman imposé depuis le VIIIe siecle aux Juifs en raison de leur statut de dhimmis,
dans un pays qui était le leur, bien des siecles avant l’invasion arabe. L’importance des juifs était telle dans ce pays
que ce fut une reine guerriere juive, la Kahena des Djeraouas de l’Aures, qui dirigea la résistance berbere apres la mort du roi chrétien Koceila (1).
Une fois la Kahena vaincue,
de nombreux juifs et chrétiens se convertirent a l’islam sous la pression de l’envahisseur arabe. Quant a ceux qui refusaient cette conversion, ils se sont trouvés réduits a la condition de dhimmis, sujets de seconde zone, soumis a une série d’interdits infamants.
L’oppression des juifs dhimmis dans la Régence d’Alger L’humiliation et l’oppression ont été le quotidien des juifs de la future Algérie pendant 11 si?cles, notamment dans la Régence d’Alger intégrée depuis 1529 ? l’Empire ottoman. C’est ce que nous rappellent les témoignages précis et concordants de témoins, ni juifs ni musulmans, relevés par Philippe Danan dans ses recherches de doctorat (2) : ceux du P?re Diego de Haego en 1612, de Laugier de Tassy en 1724, du consul de France Dubois–Thainville en 1805 et de son homologue américain William Schaler en 1825. Benjamin Stora a signalé beaucoup trop allusivement (p. 31 et 32) cette situation tragique qui allait expliquer toute la suite. Citons quelques éléments caractérisant la condition de dhimmi : - interdiction absolue de se défendre en cas d’agression par un musulman, et soumission permanente aux insultes de n’importe lequel d’entre eux.
A noter que certaines obligations vestimentaires relevées par Benjamin Stora - manches trop amples et savates non retenues a l’arriere – étaient destinées a empecher les juifs de se défendre ou de fuir ;
- en cas de litige avec un musulman, obligation de se soumettre au verdict d’un tribunal coranique, devant lequel tout témoignage de juif était considéré comme nul (3) ;
- interdiction de sortir de la Régence, sauf a avoir garanti son retour par une forte caution ; - interdiction de blasphémer sous peine d’etre brulé vif.
En cas de transgression de l’un de ces interdits par un juif, la sanction était le bucher.
A Alger, les buchers destinés aux juifs étaient établis a la porte Bab El Oued, la ou les Français les ont remplacés par leur Grand lycée Bugeaud.
A ce régime permanent s’ajoutaient périodiquement les pogroms pratiqués avant chaque départ en expédition par les janissaires
(Ndlr : fantassins au sein de la troupe d’élite de l’Empire ottoman), suivis de la populace. Dans un rapport a l’empereur Napoléon 1er du 11 messidor an XIII, le consul Dubois-Thainville a relaté le grand pogrom de juin 1805 a Alger, au cours duquel il a sauvé 200 juifs de la mort en leur donnant asile. Enfin, pour couronner ces onze siecles d’oppression, le Dey, détenteur du pouvoir au sein de la Régence, en avait chassé les juifs lors de la marche sur Alger des troupes françaises.
Ces juifs s’étaient donc trouvés pris entre deux feux, et victimes des tirs de soldats français qui les prenaient, du fait de leurs vetements orientaux, pour des combattants musulmans.
Par conséquent il était bien normal que les juifs accueillissent les Français en libérateurs des leur entrée dans Alger, comme l’aurait fait toute autre minorité opprimée en de telles conditions. A l’encontre de tous les témoignages de l’accueil favorable réservé par les juifs aux Français, l’ouvrage de Benjamin Stora, indique dans un renvoi (p.166, r. 2), sans citer de source, que lors de la prise de Constantine, en 1837, des juifs auraient fait le coup de feu aux cotés des Turcs. Selon cet auteur, « les juifs aimaient leur Bey [Ahmed] et leur ville ».
Or, aucun des témoins visuels français qui ont relaté la prise de Constantine apres y avoir participé - Lamoriciere, Saint-Arnaud, Canrobert et Mercier - n’a parlé de combattants juifs.
Ce qu’ils n’auraient pas manqué de faire s’ils en avaient rencontrés.
Seul Mercier mentionne les juifs pour rapporter qu’ils ont été requis pour rassembler les corps des combattants morts en deux tas, et deux seulement : l’un pour les cadavres français, et l’autre pour les musulmans.
Bien plus, aux archives du Service historique de l’Armée de Terre (4), Philippe Danan a examiné une douzaine de rapports d’officiers subalternes, dont certains datés du surlendemain de la prise de Constantine. Il a constaté qu’aucun d’entre eux n’indiquait la participation de juifs aux combats. Quant a l’allégation par Benjamin Stora d’un prétendu amour des juifs constantinois pour leur Bey [Ndlr : chef d’une des trois provinces de la Régence], on en reste confondu si l’on sait que ce meme Bey avait fait enlever dans sa ville quelque temps auparavant, en 1818, 17 jeunes filles juives pour les offrir en cadeau au Dey d’Alger ! C’est pourquoi, le Grand Rabbin Michel Aron Weill a écrit, en 1850, dans un rapport sur Constantine : « Si jamais population a du accueillir avec reconnaissance, avec bonheur, un changement de régime, c’est la communauté israélite de Constantine. Elle était, dans les derniers temps surtout, sous la domination du farouche Achmed Bey et de Seid ben Aissa, la plus opprimée des populations israélites d’Algérie, la plus exposée aux caprices d’un pouvoir tyrannique, la plus sujette aux vexations de toute nature… »
(5). Les juifs d’Algérie libérés par l’autorité française, ou le prétendu « premier exil » De fait, les Français, des leur installation, ont immédiatement mis fin a la dhimma en application de l’acte de capitulation du 5 juillet 1830 négocié préalablement avec le Dey, et selon lequel « l’exercice de la religion mahométane restera libre. La liberté des habitants de toutes les classes, leur religion, leurs propriétés, leur commerce ne recevront aucune atteinte ».
Les juifs obtenaient ainsi la liberté de se déplacer, de pratiquer n’importe quel métier, de se vetir a leur convenance, de monter a cheval, de s’armer et de se défendre en cas d’agression. De plus, leur parole valant désormais celle d’un autre, le général Clausel, commandant en chef, voulut établir un tribunal mixte ou deux rabbins et deux muftis siégeraient aux cotés de juges français, afin que les non musulmans cessent de dépendre pour leurs litiges inter religieux du seul tribunal coranique.
Malheureusement, ce tribunal mixte ne vit pas le jour, car les muftis refuserent de siéger aux cotés de juges juifs, et l’on eut recours a d’autres solutions. Il n’en reste pas moins, que loin d’etre un « exil », l’indigénat sous l’autorité de l’armée de Charles X, qui n’avait pourtant rien de révolutionnaire, a constitué pour les juifs une véritable libération. L’adhésion des juifs d’Algérie a l’influence françaiseLes juifs allaient montrer leur reconnaissance en adhérant d’emblée aux valeurs françaises.
Les premieres écoles françaises de garçons ouvertes aux enfants indigenes a partir de 1831 connurent un succes immédiat aupres des parents juifs qui, a la différence des musulmans, y envoyerent leurs enfants. De meme, des l’apparition des écoles chrétiennes, les meres juives, pourtant tres traditionalistes, n’hésiterent pas a confier leurs filles aux bonnes soeurs, instaurant ainsi une tradition qui allait subsister jusqua? la Premiere Guerre mondiale. Simultanément, les juifs consentirent sans difficulté a réduire progressivement certaines spécificités, en renonçant d’abord ?a leurs juridictions mosaiques, puis en abandonnant completement leur statut civil religieux, au profit du statut civil français de droit commun.
Certes, cet élan de reconnaissance envers la France ne fut pas forcément payé de retour par certains officiers ou fonctionnaires français, eux-memes antisémites, dont le plus violent, Bugeaud - qui avait eu maille a partir avec un témoin juif, lors de son affaire de corruption par Abd El Kader - proposa en 1838 et 1842 leur expulsion d’Algérie. Mais, sur le plan des actes, la France fit tout pour encourager l’émancipation des indigenes juifs d’Algérie. Conscientes de cette évolution, les autorités françaises, sous le roi Louis-Philippe et sous l’empereur Napoléon III, projeterent d’ouvrir l’acces a la citoyenneté, avec l’appui des conseils généraux d’Alger, d’Oran et de Constantine. Ce qui déboucha d’abord sur le sénatus-consulte de 1865 permettant l’acces individuel a la citoyenneté française de tout indigene algérien qui consentirait a adopter le statut civil français de droit commun. Jusqu’a ce que, en 1870, le décret Crémieux attribue en bloc la citoyenneté française aux juifs indigenes d’Algérie, tout en supprimant d’office leur statut civil mosaique, et en lui substituant globalement le statut civil laic de droit commun. Benjamin Stora évoque, sans les réfuter, les allégations fallacieuses selon lesquelles le décret Crémieux aurait provoqué l’insurrection kabyle (p.97, r.1).
Or, cette insurrection est née avant tout de la rébellion de Spahis (Ndlr : cavalerie provinciale) qui refusaient de partir combattre en métropole et du refus du notable Mokrani d’etre l’agent d’un Gouvernement civil (6).
Le décret Crémieux a constitué aussi un facteur indiscutable de laicisation des juifs d’Algérie. Se fondant sur les confidences de deux rabbins actuels (pages 54 et 55), M. Stora affirme que certains rabbins du XIXe siecle » et qu’ils auraient attribué a ce décret la désertion des écoles rabbiniques. On peut regretter que cet auteur n’ait pas présenté de traces écrites du prétendu mécontentement des centaines de rabbins en Algérie. Car, en réalité, ces rabbins, qui n’oubliaient pas la situation d’avant 1830, se sont montrés favorables a l’accession des juifs a la citoyenneté, comme le prouve le discours prémonitoire prononcé en chaire et en français, des 1836, par Grand Rabbin Amar d’Alger, devant la population juive et les autorités rassemblées a la grande synagogue de la place de Chartres (2). Cette haute autorité religieuse y affirmait déja : « Vous jouissez des droits civils, vous etes citoyens français ». Plus tard, c’est le Grand Rabin Charleville d’Oran qui remet a Napoléon III, en 1865, des pétitions demandant l’attribution de la citoyenneté française aux juifs d’Algérie.
Ainsi, loin d’avoir été une mesure de circonstance, le décret Crémieux a constitué l’aboutissement naturel de 40 ans d’évolution vers l’égalité des droits, et une premiere mesure de décolonisation qu’il aurait fallu étendre aux musulmans. C’est ce qu’ont ressenti de nombreux juifs dont l’acces a la citoyenneté n’a pas empeché, comme Benjamin Stora l’a rappelé, de manifester leur solidarité avec les musulmans.
Ainsi des notables, comme Elie Gozlan, ou les professeurs Henri Aboulker et Raymond Bénichou, sont-ils intervenus chaque fois qu’ils l’ont pu, en faveur de l’attribution de l’égalité des droits civiques aux indigenes musulmans. Par ailleurs, a propos des vetements portés par les juifs, Benjamin Stora tient ce propos stupéfiant : « Si les plus âgés conservent leur costume a l’orientale, a la veille de la guerre de 1939, tous les jeunes sont vetus a l’européenne ». Or, né a Alger, en 1930, je n’ai jamais rencontré de juifs vetus autrement qu’a l’européenne, quels qu’aient été leur milieu ou leurs âges. En outre, si je m’en rapporte aux photos de jeunesse de mes grands-parents, c’est non seulement avant 1939, mais meme, bien avant 1900, que les vetements orientaux avaient été abandonnés. En réalité, en dehors des cartes postales exotiques, spécialement composées pour les touristes, ces vetements n’étaient plus guere portés, dans les années 1930, sauf par certains juifs des Territoires du sud. Quoi qu’il en soit, il est incroyable que Benjamin Stora ait écrit : « Apres cette séparation [par le décret Crémieux], les juifs algériens changent de camp et se solidarisent avec l’envahisseur » (p. 54).
En effet, les juifs n’ont jamais été admis dans le meme camp que la communauté musulmane, qui pendant 11 siecles, les a traités en parias, sauf quelques exceptions individuelles. Ils n’ont donc pas eu a « changer de camp » a l’arrivée des Français, qui leur ont immédiatement rendu leurs droits humains élémentaires.
C’est pourquoi, des 1830, et sans attendre le décret Crémieux, les juifs algériens ont manifesté leur attachement ? la France. Au demeurant, l’Histoire nous rappelle que, pour les juifs, présents dans le pays depuis l’antiquité, les « envahisseurs » ont été les Arabes qui les ont asservis. L’apport des réfugiés d’Espagne n’ayant été que minoritaire, pour eux, comme pour les musulmans.
Les juifs d’Algérie au service de la France Les nouveaux citoyens n’ont pas obtenu que des avantages en accédant a la citoyenneté : ils ont aussi du satisfaire aux obligations militaires, comme tous les autres citoyens français. Or, Benjamin Stora omet de souligner l’engagement militaire des juifs d’Algérie au service de la France, lors des deux guerres mondiales. Pendant la Premiere Guerre mondiale, les juifs d’Algérie ont satisfait avec ferveur a leurs obligations militaires.
Le Livre d’Or du judaisme algérien (1919) (7) rend compte des milliers de citations obtenues sur tous les fronts par les soldats juifs, sans parler de ceux morts au combat pour la France en laissant de nombreux pupilles juifs de la nation. De meme, tout en faisant allusion a la contribution des juifs d’Alger au débarquement allié de novembre 1942, Benjamin Stora ne rend pas compte de l’importance décisive de cette action pour le succes de l’opération.
Pourtant, c’est bien grâce a la neutralisation des points stratégiques d’Alger et des batteries côtieres de Sidi-Ferruch par 400 volontaires français, dont les deux tiers étaient juifs, sous les ordres de José Aboulker, âgé de 22 ans, et d’Henri d’Astier de La Vigerie (1897-1952), que les forces alliées ont pu débarquer sans opposition, puis encercler la ville, et l’occuper le soir meme, pendant que les forces vichystes s’absorbaient dans la reconquete des points tenus par les résistants. Le caractere décisif de cette action a officiellement été reconnu en 1947 par le War Department (Pentagone) alors dirigé par Eisenhower, a travers la personne de José Aboulker, dont la citation accompagnant sa Medal of Freedom commençait par : « A rendu des services exceptionnels a la cause alliée… »
Il est incompréhensible qu’un tel fait d’armes, a porter en grande partie au crédit des juifs d’Alger, n’ait pas davantage été mis en relief, si l’on considere que la ou les forces vichystes n’avaient pu etre neutralisées - a Oran et au Maroc -, leurs généraux ont séverement combattu les Alliés pendant trois jours, alors meme qu’ils livraient la Tunisie a d’infimes forces allemandes.
Sans attendre ce débarquement, de nombreux juifs d’Algérie avaient servi en 1939-40, puis dans les Forces françaises libres (FFL). Ils allaient aussi se battre en Tunisie dans le Corps franc d’Afrique en 1942, malgré les restrictions racistes édictées par le général Henri Giraud (1879-1949), puis, une fois ces restrictions levées par le Comité français de la Libération nationale (C.F.L.N), comme les autres Français d’Algérie, sur tous les fronts, en Italie, en Normandie, ? Paris, en Provence et en Allemagne jusqu’en 1945. Ainsi est-il établi que les juifs d’Algérie, qui ont beaucoup reçu de la France depuis 1830, ont tout fait pour lui manifester leur reconnaissance, y compris depuis 1914 en payant l’impôt du sang. Les tensions antisémites en Algérie S’il est faux de voir dans le décret Crémieux, la cause de l’insurrection kabyle, il n’est pas douteux que cette réforme ait causé un vif mécontentement au sein de la population européenne.
Certes ses représentants s’étaient sous l’Empire montrés maintes fois favorables cette réforme. Mais on réalisait soudain que l’accession de ces indig?nes ? la citoyenneté, constituait le premier acte d’une décolonisation par assimilation. Benjamin Stora a mis longuement en relief, et a juste titre, les manifestations anti-juives périodiques de certains européens depuis la fin du XIXe siecle, et leurs dérives nazies a la veille de la Seconde Guerre mondiale. Des juifs y ont meme perdu la vie. Mais, en 70 ans, grâce au pouvoir central français qui y a mis le hola, on a pu compter les morts, victimes du terrorisme européen sur les doigts d’une main, tandis qu’en un seul pogrom musulman, en 1934, a Constantine, ce sont 25 juifs innocents, dont cinq femmes et quatre enfants de quatre a dix ans, qui ont perdu la vie. Tels sont les faits, meme si les musulmans algériens, dans leur ensemble, ont été loin d’approuver ce massacre. Ajoutons que ces faits n’ont pas empeché les leaders juifs déja cités de lutter pour l’acces a l’égalité civique de tous les indigenes, notamment dans le Cercle des croyants monothéistes, aux côtés de l’éminent ouléma (Ndlr : théologien de l’islam), Cheikh El Okbi (1889-1960).
Le véritable « premier exil » des juifs d’Algérie Benjamin Stora est fondé a qualifier d’« exil » - mais en réalité, il s’agit du premier - l’exclusion des juifs de la citoyenneté française par le gouvernement de Vichy.
Cet exil fut d’autant plus pénible que ces juifs, privés comme ceux de métropole de leurs métiers et de leurs biens, ont de plus été déchus de leur citoyenneté. Cet auteur a bien rendu compte de leur sentiment d’aliénation.
A juste titre, il a rappelé aussi (p. 97 et 107) la bonne tenue des leaders indigenes, qui, tels Ferhat Abbas (1899-1985) ou Me Ahmed Boumendjel, ont refusé d’approuver les mesures d’exclusion du maréchal Pétain, et préféré que l’égalité entre indigenes se fasse par le haut, plutôt que vers le bas. Cependant, on s’étonne que Benjamin Stora ait oublié de citer les mesures ségrégatives supplémentaires ayant frappé les juifs d’Algérie, comme leur exclusion des Chantiers de jeunesse et surtout celle des écoles et lycées publics, sur la base d’une simple note de service (n°343QJ du 30 septembre 1941) prise par le général Maxime Weygand (1867-1965), délégué général en Afrique française au sein du gouvernement de Vichy, avec la complicité du Recteur Georges Hardy. Le difficile rétablissement du décret Crémieux Mais surtout, a propos du difficile rétablissement du décret Crémieux apres le débarquement, on ne peut pas mettre sur le meme plan le régime vichyste prolongé de Darlan et de Giraud en Afrique libérée (novembre 1942-mai 1943) et celui du Comité français de libération nationale (C.F.L.N.) (juin 1943-juin 1944).
Or, apres avoir mis en lumiere la responsabilité personnelle de Giraud (p.96) – qui est une réalité -, Benjamin Stora étend a tort cette responsabilité a l’ensemble des autorités françaises réunifiées (p.98) : « Dans l’esprit des nouvelles autorités, la république restaurée doit aller de l’avant, construire la France nouvelle a Alger, capitale de la France Libre. Tels sont les mots d’ordre. On avance donc sans se préoccuper du statut des juifs… ». Apres quoi, cet auteur étend la responsabilité a de Gaulle (page 99) : « Le plus simple a leurs yeux [des porte-parole juifs] était donc de rétablir le décret Crémieux et d’abroger la législation de Vichy. Décision que ni Giraud, ni de Gaulle lorsqu’il arrive au pouvoir en mai 1943, ne se résoudront a prendre ». De plus, Benjamin Stora cite, sans émettre la moindre réserve, ce raccourci fallacieux du philosophe Jacques Derrida : « Puis les Alliés débarquent : c’est la période du Gouvernement bicéphale (De Gaulle-Giraud) : les lois raciales maintenues plus de 6 mois sous un gouvernement français « libre » (p. 103). Cette présentation est a la fois fausse et injuste. Des juillet 1940, tant dans les Forces françaises libres (F.F.L.) que dans tous les territoires ralliés au général de Gaulle, celui-ci, assisté du professeur René Cassin (1887-1976), avait tenu pour nul le gouvernement de Vichy, comme dépourvu de toute validité constitutionnelle et sous la dépendance de l’ennemi (Manifeste de Brazzaville du 27 octobre 1940), et donc toute la législation émanant de ce gouvernement (Ordonnance n°1 de la France libre du 27 octobre 1940 : « Les pouvoirs publics, dans toutes les parties de l’Empire libérées du contrôle de l’ennemi, seront exercés sur la base de la législation française antérieure au 28 juin 1940… ») (8).
Au contraire, en Afrique vichyste, les dirigeants anglo-saxons, désireux d’écarter de Gaulle, ont maintenu au pouvoir apres le débarquement de novembre 1942 l’amiral collaborateur Darlan, puis le général Giraud, grand admirateur du maréchal Pétain, qui ont laissé en vigueur toutes les lois d’exclusions de Vichy. Meme apres l’exécution de Darlan par le patriote de 20 ans Bonnier de la Chapelle - acte de résistance que Benjamin Stora qualifie d’« assassinat » (p. 95) au mépris de la réhabilitation de Bonnier par la Chambre des révisions de la cour d’appel d’Alger le 21 décembre 1945 -, Giraud, successeur de l’amiral, a maintenu le régime de Vichy, et immédiatement fait arreter les chefs de la résistance.
Par la suite, pour apaiser les critiques des presses libres américaine et britannique, alertées par les correspondants de guerre alliés, Roosevelt et Churchill ont fait pression sur Giraud pour qu’il supprime les lois d’exclusion de Pétain.
Ce que Giraud a fini par se résigner a faire par une ordonnance du 14 mars 1943, tout en renouvelant l’abrogation du décret Crémieux.
Un peu plus tard, les chefs alliés ont contraint Giraud a fusionner son Commandement d’Alger avec le Comité français de Londres.
De Gaulle est arrivé a Alger le 30 mai 1943. Le C.F.L.N. n’a vu le jour que le 3 juin, initialement sous les coprésidences de de Gaulle et Giraud - ce dernier toujours appuyé par Roosevelt -, mais avec, a l’arriere-plan, l’état-major et l’armée pétainistes, ainsi que les services secrets de Vichy toujours en place. Aussi de Gaulle n’a-t-il pu que progressivement acquérir une liberté de maneuvre suffisante pour réformer le systeme. C’est donc seulement apres l’élimination de Giraud de sa coprésidence du C.F.L.N., au mépris de la protection de Roosevelt, le 2 octobre 1943, que le rétablissement du décret Crémieux est enfin devenu possible. Et ce fut sans tarder, 18 jours plus tard, que le retour rétroactif au décret Crémieux fut prononcé le 20 octobre 1943, sur la base de l’invalidation de l’ordonnance de Giraud du 14 mars 1943, compte tenu de la non-adoption en temps voulu de son décret d’application. Quant a Giraud, encore membre du Comité, il n’allait en etre totalement évincé que le 9 novembre 1943, tout en conservant le commandement de l’armée. Par conséquent, c’est au général de Gaulle, et a la presse indépendante anglo-saxonne alertée par les correspondants de guerre alliés, qu’est due la restitution aux juifs d’Algérie de leur citoyenneté et la fin de leur « exil » de la communauté française.
Quant aux centaines de protestations bien intentionnées évoquées par Benjamin Stora (p.99 et 100), elles ont été utiles certes, mais sans aucun effet sur Giraud et son protecteur Roosevelt. J’ajoute que si le temps a paru long aux juifs d’Algérie, dont moi-meme, entre le débarquement allié et le recouvrement complet de leurs droits, les auteurs de ces lettres et démarches de protestations, dont certains prirent de grands risques en les émettant, n’ont jamais sous-estimé le rôle décisif du général de Gaulle dans le rétablissement du décret Crémieux. On a, en effet, le droit de ne pas apprécier la politique ultérieure de ce général, mais il convient de ne pas se méprendre sur son action libératrice pendant la Seconde Guerre mondiale. Ayant été témoin de ces évenements et auteur d’un ouvrage sur la question (9), je sais ce qui s’est réellement passé.
Aussi recommanderai-je, pour se faire une idée plus exacte de cette période, les livres de Christine Levisse-Touzet et de Jacques Cantier (10). En conclusion, je suis tenté de me demander pourquoi Benjamin Stora, qui considere la libération des juifs par la France en 1830 comme un « exil », ne retournerait pas s’installer en Algérie indépendante ou sa qualité de juif lui vaudrait certainement une extreme considération. Yves Maxime Danan est Professeur Emérite a la Sorbonne (Paris IV) ou il a enseigné le droit public et la science politique.
Vous pouvez lire ces deux articles de Cyrano :
«Les trois exils - Juifs d’Algérie» de Benjamin Storahttp://www.guysen.com/articles.php?sid=5302
En savoir plus sur les années noires des Juifs d’Algérie (1940-1944)http://www.guysen.com/articles.php?sid=5340PHOTOS : De haut en bas - Reproduction de la couverture de la réédition du Livre d’Or du judaisme algérien en fac-similé réalisée en 2000 par le Cercle de généalogie juive (CGJ). -
Esther Sasportas (1813-1887), petite-fille d'Israël Sasportas, assassiné a Alger lors du pogrom de 1805 (archive de la famille Aboulker).
- Samuel Aboulker (1815-1890), rabbin et dayan (Ndlr : juge rabbinique), petit-fils du Grand Rabbin Isaac Aboulker décapité sur l’ordre du dey d'Alger le 7 juin 1815. Ancetre direct des professeurs Henri et José Aboulker (archive de la famille Aboulker). - la bar mitzva (cérémonie marquant la majorité religieuse du jeune garçon juif de 13 ans) de Raymond Bénichou âgé de 13 ans en 1903 a droite a côté de sa grande soeur Berthe qui épousera le professeur Henri Aboulker (archive de la famille Aboulker) - le professeur Henri Aboulker (1876-1957) en 1916 (archive de la famille Aboulker). - le futur professeur Raymond Bénichou en uniforme au début de la Premiere Guerre mondiale, a la veille de sa promotion de sous-lieutenant (archive de la famille Bénichou). BIBLIOGRAPHIE :1 - Ibn Khaldoun, « Histoire des Berb?res ». Traduction du Baron de Slane, Alger, 1852-1856, et Professeur Émile Félix Gauthier, « Les si?cles obscurs du Maghreb », Paris, Payot 1927, p. 245 et s. 2 - Philippe Danan, « La communauté juive d’Alger dans les premi?res années de la présence française ». Mémoire de D.E.A. de l’Université de Paris VIII, Paris, 2004. 3 – Pierre Genty de Bussy, « De l’installation des Français dans la Régence d’Alger et des moyens d’en assurer la prospérité ». Firmin Didot, Paris 1839. 4 - Service historique de l’Armée, Archives de l’Armée de Terre, ? Vincennes, dossier 3, Cote 1H52. 5 - Simon Schwarzfuchs, « Les juifs d’Algérie et la France (1830-1855) », p.243. Institut Ben- Zwi, Tel Aviv, 1981. 6 – Lettre de Mokrani au Général Augerand, en page 768 du rapport de la Commission d’enquete sur l’insurrection. 7 – Comité Algérien d’Etudes Sociales, « Le livre d’or du judaisme algérien », Alger, septembre 1919. 8 – J.O. de la France Libre, Londres, 20 janvier 1941, p.3. 9 – Yves Maxime Danan, « La vie politique ? Alger, de 1940 ? 1944 », Librairie Générale de Droit et de Jurisprudence, Paris, 1963. 10 – Christine Levisse-Touzet,
« L’Afrique du Nord, dans la guerre (1939-1945) », Albin Michel, Paris 1998, et Jacques Cantier, « L’Algérie sous le régime de Vichy ». Odile Jacob, Paris, 2002.