16 mars 2007

BORDEAUX FEVRIER 1942

Bordeaux Février 1942.
Une jeune femme, encombrée d'un étui de violoncelle
qu 'elle serre maladroitement contre elle, monte dans le
tramway de Pessac à Bordeaux. Elle se dirige vers l' avant
du tram, là où restent toujours des places libres,
en provoquant sur son passage les quolibets obscènes des
ouvriers de la base de sous-marins et les grognements
des autres passagers, endormis et frigorifiés, qu'elle
heurte de son volumineux bagage.
Elle finit par s'asseoir près d'une fenêtre, tenant
toujours son étui de violoncelle serré contre son corps.
En face d'elle, un jeune homme portant des lunettes de myope
l'a observée pendant qu'elle s'asseyait mais, par timidité,
il a détourné la tête dès que le regard de la jeune femme
a croisé le sien et il semble maintenant complètement absorbé
par la banlieue bordelaise qui défile.
À son tour, elle l'observe et, très vite, s'aperçoit
que le jeune homme la regarde dans le reflet de la vitre
du tramway. Par jeu et par défi, elle le regarde à son tour
dans le même reflet et lui sourit. Le garçon rougit mais
continue à faire semblant de regarder dehors.
Alors, de son index ganté de laine, sur la buée de la vitre,
juste à la hauteur des yeux du jeune homme, elle écrit
son prénom : Clara.
Lui, écarlate, parvient à rester imperturbable, et ne
la regarde même pas lorsque, arrivée au conservatoire,
elle descend du tramway.
Le lendemain matin, les ouvriers de la base de
sous-marins reprennent de plus belle leurs commentaires grossiers
sur le passage de Clara. L'un d'entre eux, un petit bonhomme à
casquette, aux joues couperosées, écarte de façon obscène ses
jambes en bleu de travail pour imiter la position
des violoncellistes.
Mais Clara est déjà assise en face du jeune homme aux
lunettes de myope. Juste au moment où il va recommencer son
manège de la veille et se mettre à regarder le paysage,
elle lui dit bonjour d'une voix enjouée.
Alors il la regarde. Alors ils se regardent.
Interminablement. Et sans dire un mot, juste dans ce regard
échangé, ces deux-là se racontent, ils s'offrent leurs enfances,
ils ne se connaissaient pas mais se savent déjà et se boivent des yeux.

Elle bougea la première comme on brise un cristal.
Elle lui tendit la main, mais en faisant ce mouvement, le bras
de l'étui de violoncelle se déplaça et l'étoile apparut.
Le jeune homme rougit en lui serrant la main, comme
s'il l'avait vue nue.
Gênée de le gêner, elle lui parla.
Elle étudiait le violoncelle au conservatoire de Bordeaux
et avait constitué avec d'autres élèves un orchestre à cordes.
Elle lui montra la partition sur laquelle elle travaillait.
Il ne connaissait rien à la musique, alors elle lui expliqua
qu'il s'agissait d'un quatuor de Haydn,
appelé l'Empereur, devenu l'hymne allemand.
A cette évocation, il ne put s'empêcher de regarder
l'étoile jaune, et lui dit : « Ça doit être un très beau morceau
pour que vous l'aimiez malgré tout... »
Elle répondit : « Il n'y pas d'autre mélodie au monde. »
Elle était arrivée.
Comme elle allait se lever, il lui attrapa la main,
dans un geste de brutale tendresse, en criant presque :
« Attendez... »
Il avait trop de choses essentielles à lui dire, alors
il balbutia : « Je veux que vous sachiez que... J'aimerais
tant vous regarder dormir et puis... et puis, tout doucement,
soulever votre visage, retourner votre oreiller
et vous reposer tout doucement du côté frais... »
C'était puéril... c'était puéril, mais Clara était
en larmes en descendant du tramway.
Le lendemain, le jeune homme entendit roter puis rire
les ouvriers de la base sous-marine, mais attendit en vain la jeune fille.
Il ne la vit pas non plus le lendemain...
Ni les jours suivants...
Au bout d'une semaine, il descendit du tramway à
l'arrêt du conservatoire et alla demander au concierge
s'il connaissait une amie à lui, qui se prénommait Clara
et jouait du violoncelle.
Le vieux Monsieur lui expliqua que les miliciens étaient
venus, et qu'ils avaient emmené les juifs, même des enfants,
mais ils avaient un ordre officiel de Papon, précisa-t-il.
Le jeune homme, dévasté, se fit la remarque idiote
que la loge sentait l'urine de chat.
« Vous êtes de la famille de Clara Kaplan ? »
demanda le concierge.
Il s'entendit répondre : « Nous allions nous marier »
, alors le vieux Monsieur qui sentait l'urine de chat
lui remit le violoncelle dans son étui.

Après avoir eu les mains brisées
par des gardiennes polonaises,
Clara Kaplan mourut à Ravensbrück en avril 1944.

L'autre soir, à la télévision, on nous montra l'arrivée
en hélicoptère de Maurice Papon à la prison de Fresnes.
Dans la foule massée devant la maison d'arrêt,
on voyait un vieux Monsieur portant des lunettes de myope
qui attendait, anachronique, face aux Terminators
du cordon de C.R.S.
Quand l'hélicoptère amenant l'immonde se posa dans la cour
sous les huées des voleurs d'autoradios, le vieux Monsieur leva
les bras et tendit très haut un carton sur lequel,
d'une écriture appliquée, avec des pleins et des déliés,
il avait juste écrit « Clara » .
Et je vous jure qu'à cet instant, devant ma télévision,
j'ai entendu un violoncelle qui jouait l'hymne allemand
et une voix de jeune fille qui disait :
« Il n'y a pas d'autre mélodie au monde. »

Guy Carlier -

Je vous ai apporté mes radios, lettres et chroniques