AUJOURD'HUI : YOM HA SHOAH ,
POUR NE PAS OUBLIER...G.C.
Pour l’Amour de Colette
Par Sylviane CUARTERO pour Guysen Israël News
Samedi 14 avril 2007 à 21:29
Le jeudi 27 janvier 1944, 96 Juifs, hommes, femmes et enfants
sont arrêtés en Haute-Marne au cours d’une rafle…
Sur ces 96 Juifs, 15 sont âgés de moins de 18 ans…
Dans la soirée, c’est le départ de la gare de Saint-Dizier pour
la prison de Châlons sur Marne…
Le 29 janvier, les « raflés » quittent Châlons pour Drancy…
Le 10 février, ils quittent Drancy pour le camp d’Auschwitz,
c’est le convoi N° 68…
Parmi eux, Colette ROZEN, 12 ans, de Saint-Dizier…
J’aimerai vous parler de Colette, cette petite fille de 12 ans
que j’ai vue en photo avec son petit chien noir et blanc.
Elle est entrée dans mon cœur et ne l’a jamais quitté,
de façon si soudaine, si inattendue…
Son regard semblait si triste et si grave, et elle m’observait
avec ses grands yeux interrogateurs, ses beaux yeux d’où émanaient
une telle profondeur, comme s’ils pressentaient une funeste tragédie.
He bien, cette petite fille habitait à Saint-Dizier,
la ville où je suis née, où j’ai vécu.
Et je n’avais jamais entendu parler de Colette, jamais !
Oh mon D-ieu, nous pensons connaître l’ « Histoire »,
celle qui nous communique des chiffres comme celui de 6 millions de Juifs exterminés lors de la seconde guerre mondiale,
celle qui nous enseigne des dates, des évènements, des lieux…
Il y a seulement cinq ans, Colette, que j’ai appris ton histoire,
dans une revue qui parlait du calvaire des familles juives de Haute-Marne.
J’ai alors réalisé que l’ « Histoire » n’était pas loin de nous ni anonyme, comme on aimerait le croire pour se donner bonne conscience.
Mais elle est là, à côté de nous, tout près de chez nous,
avec des visages, des moments de rire et de joie, des familles,
des noms, des maisons, des lieux, des souffrances…
On a voulu gommer à jamais tous ces visages,
toutes ces vies en nous cachant ce passé si présent.
Mais aujourd’hui, c’est comme un cri désespéré qui monte du plus profond de mon âme et qui monte des entrailles de la terre, et c’est le cri de souffrance de l’Eternel qui nous supplie :
NE LES OUBLIEZ PAS
Quand j’ai vu ton visage pour la première fois, Colette, et avant même d’avoir lu ton histoire, mon cœur s’est déchiré en une souffrance et une douleur indescriptible, et je me suis mise à sangloter. Pendant près d’une semaine, je n’ai pas arrêté de pleurer en revoyant sans cesse ton visage et tes grands yeux empreints de fatalité. En même temps, je ressentais un tel désespoir mêlé d’un sentiment terrible d’impuissance…
Je ne supportais pas que cette petit Colette, qui avait vécu dans la même ville que moi, reste ainsi dans l’anonymat. J’avais envie que le monde entier connaisse Colette, son visage, ses beaux yeux, que le monde entier comprenne le calvaire qu’elle et sa famille avaient enduré, que le monde entier l’aimât comme je l’aimais !
Depuis ce jour où j’ai vu son visage pour la première fois, je n’ai jamais pu l’oublier, et il m’arrive encore fréquemment de penser à elle, comme en ces instants où à travers mes larmes, je vais vous relater son histoire.
Pour l’Amour de Sion,
Je ne peux me taire
En 1930, Mordka et Bayla ROZEN quittent Lodz, leur ville natale en Pologne, pour venir en France. Ils arrivent à Paris, puis de la capitale partent pour Saint-Dizier en Haute-Marne. Le couple trouve à se loger dans une maison qui compte déjà trois locataires.
Monsieur ROZEN s’établit comme tailleur d’habits à son domicile. En 1931, la naissance de Colette vient égayer le foyer. Puis en 1939, la petite Anette vient au monde, alors que la guerre est déclarée. Le sort de la France sera bientôt identique à celui de la Pologne. Lorsque Anette atteint son premier anniversaire, les nazis occupent notre région depuis plus de cinq mois. De son côté, le gouvernement de Vichy a promulgué dès le 3 octobre, le « premier statut des Juifs ».
Les nuages s’amoncellent sur la France, annonciateurs d’orages imminents et dévastateurs.
Le 19 juillet 1942, les gendarmes arrêtent 4 personnes juives à Saint-Dizier, dont les parents de Colette et Anette. Au moment de son arrestation, Monsieur ROZEN tente de fuir de son domicile et se fait une entorse. Sous bonne escorte, il est conduit ainsi que son épouse à l’hôpital de Saint-Dizier. Les proches voisins et Colette viennent leur rendre visite. Les voisins, deux couples non-juifs, proposent de prendre en charge les fillettes le temps nécessaire. Monsieur et Madame ROZEN, très touchés, donnent immédiatement leur accord. Ils se disent très sensibles à ces gestes qui viennent du cœur.
La décision de transférer Madame ROZEN à la prison de Châlons sur Marne intervient en fin d’après-midi. Malgré la blessure qui le fait souffrir, son mari insiste pour partir avec elle afin, écrira-t’il « de supporter ensemble notre grande peine de la séparation de nos petites chéries… »
De la prison de Châlons, Monsieur ROZEN adresse plusieurs lettres passées clandestinement aux deux familles d’accueil. Dans la première, on peut notamment lire ceci : « Vous ne pouvez pas imaginer à quel point nous sommes heureux dans notre malheur, que les filles soient en de si bonnes mains. Je tiens à vous exprimer notre profonde reconnaissance pour votre bonté. »
Le mardi 21 à l’aube, il écrit à la famille adoptive de Colette : « J’espère que Colette n’aura pas besoin de porter l’insigne (l’étoile jaune), vu que nous ne sommes plus là. Elle n’attirera pas l’attention des gens… »
Le jeudi 23, il annonce leur départ de Châlons : « Après avoir passé 4 jours ici, dans des conditions supportables, nous nous préparons à partir demain matin à 6 heures, vers le camp de Drancy. De là, nous serons dirigés par la suite à notre destination définitive que je crois être la Pologne… »
Il adresse également une lettre destinée à ses filles, lettre de recommandations à Colette, une lettre testament d’où émanent toute l’émotion bouleversante et l’affection, dictée par ce qu’il devine et pressent… La dernière correspondance, une carte, est rédigée de Drancy par Mme ROZEN, aux deux familles d’accueil : « Je suis très heureuse de pouvoir vous écrire quelques mots. On se prépare à partir demain matin. Où ? Comment vont mes petites filles, ma chère petite Nanette et Colette ? J’ai beaucoup de courage malgré tout. Au revoir. »
Les époux ROZEN partent du camp de Drancy pour Auschwitz, le 27 juillet 1942, une semaine après leur arrestation à Saint-Dizier, d’où ils ne sont jamais revenus…
La famille d’accueil d’Anette déménage deux fois, et emmène la fillette. Et c’est certainement cela qui a permis de lui sauver la vie.
De son côté, Colette s’entend très bien avec sa famille d’adoption, bien que souffrant de la séparation d’avec ses parents, et du fait de n’avoir plus aucune nouvelle. Le 2 juillet 1943, elle écrit une lettre qui traduit son angoisse : « La mère de Mme D. m’a dit qu’elle avait écrit au comité Israélite de Paris pour essayer d’avoir des nouvelles de sa fille qui est juive. Il regrette de ne pouvoir dire où elle était. Cà va bientôt faire un an le 19 juillet, que papa et maman sont partis… »
A la rentrée des classes d’octobre 1943, Colette est scolarisée à Wassy. Elle ne porte pas l’étoile jaune. L’une de ses camarades s’appelle Eliane…
Et arrive ce jour maudit, jeudi noir des Juifs de Haute-Marne, le 27 janvier 1944. Une grande rafle est opérée dans le département, ayant pour but, d’arrêter tous les Juifs qui s’y trouvaient encore. 96 arrestations ont lieu dans des conditions lamentables, par les gendarmes. La petite Colette, 12 ans, n’y échappe pas, les gendarmes viennent la chercher… dans la salle de classe ! Il y a un an et demi que ses parents ont été arrêtés…
Ultimes lignes écrites par Colette à ses parents adoptifs, de la prison de Châlons sur Marne :
Chers parents,
Nous sommes arrivés à Châlons à 23 H 30.
J’ai eu beaucoup de chagrin à vous quitter. Je pense sans cesse à Anette. Pourtant, il faut que j’ai du courage pour accomplir une tâche aussi lourde. J’espère vous revoir bientôt car vous savez, je souffre d’être loin de vous. C’est un sort bien injuste pour moi. Nous sommes à la prison de Châlons. Ils nous ont mis 8 dans la même cellule.
Cette nuit était très froide, j’étais couchée sur une paillasse avec l’autre petite fille. Nous ne savons pas quand nous partirons. J’espère vous donner encore une fois de mes nouvelles. Oh pourvu que je revienne, la vie ne sera pas rose.
Alors à bientôt, mille tendresses et baisers à toute la famille.
Colette qui vous aime.
Le 28, à 18 H du soir. En dernière minute, nous apprenons que nous allons partir pour Paris dans un train. On nous a dit de mettre les bagages aux bagages, mais moi je les garde.
Quelle vie. Je vous écrirai de Drancy si je peux. Tâchez de pouvoir m’envoyer un colis. Je regrette de n’avoir pas pris ma robe marron. Mes provisions s’épuisent et j’ai déjà faim. Ah, que je vais être malheureuse !
Soixante ans plus tard…
Le 27 janvier 2004, une journée du souvenir a eu lieu à Saint-Dizier, très sobre, très émouvante, à l’occasion du 60ème anniversaire de la grande rafle du jeudi 27 janvier 1944 opérée dans toute la Haute-Marne.
Anette, la petite sœur de Colette, était présente. Elle est l’unique survivante d’une famille décimée. Nous nous voyons régulièrement depuis plusieurs années, et une profonde affection réciproque est née entre nous à travers le souvenir de Colette. Bouleversée, elle me confie : « J’ai ouvert votre courrier ce mardi et je ne puis vous dire l’émotion que j’ai eue. J’ai gardé la dernière lettre de Colette comme un trésor, pour ne jamais oublier cette petite fille qui était ma sœur, et qui, avec ses pauvres mots, essaie de transcrire son chagrin, son angoisse et son désir de vivre… Vos démarches me touchent et me font du bien. »
Eliane M., la camarade de classe de Colette, était là elle-aussi. Elle était tellement émue qu’elle arrivait à peine à parler. Elle réussit au prix d’une violente émotion à me relater ce dont elle avait été témoin : « Jamais je ne pourrai oublier ce jour terrible, même soixante ans après j’en suis encore bouleversée. J’étais dans la même classe que Colette. Elle était très discrète, nous ne savions pas qu’elle était juive. Elle ne portait pas l’étoile jaune. J’ai gardé intact le souvenir de ce triste jeudi 27 janvier 1944. Colette fut arrêtée à Wassy, les gendarmes sont venus la chercher à l’école. Elle a essayé de se sauver… mais en vain ! Elle a été ramenée à Saint-Dizier au domicile de ses parents adoptifs pour prendre quelques vêtements et provisions, le tout mis dans une petite valise. On sait la suite : Châlons, Drancy, convoi 68… Auschwitz… »
Elle s’interrompt un instant les yeux inondés de larmes, puis comme dans un souffle, elle me dit tout bas : « Colette ne portait pas l’étoile jaune, quelqu’un l’a dénoncée… mais il ne faut surtout pas reparler de cela… »
Si je vous ai partagé toutes ces choses, c’est parce qu’elles me submergent comme un torrent impétueux. Vous les confier me fait du bien, car je ressens que l’espace d’un instant, votre cœur a vibré et s’est ému…
Pour l’amour de Colette
" Sylviane CUARTERO "