Interview du Grand Rabbin de France, Joseph Haïm Sitruk
« La vie devant soi »
jeudi 2 novembre 2006
par Olivia Cattan
" JUDEOCITE "
Dans son dernier ouvrage, « rien ne vaut la vie »,
ce n’est pas le grand Rabbin de France, Joseph Haïm Sitruk,
qui s’exprime mais l’homme de réflexion, militant,
et proche de son peuple qui nous livre sa vie :
ses souvenirs d’enfance à Tunis, son amour pour sa femme,
son attachement à Israël, ses épreuves, sa nouvelle vision du monde.
Suite à une attaque cérébrale et à une miraculeuse guérison,
il a éprouvé le besoin de s’adresser à sa communauté afin de partager
son expérience et « la guider sur le chemin de la lumière ».
C’est un rescapé de la prière, revenu une deuxième fois à la vie
qui nous enseigne que RIEN NE VAUT LA VIE.
Olivia Cattan :
Dans votre livre, « RIEN NE VAUT LA VIE »,
vous dévoilez presque sans pudeur, votre intimité familiale,
votre côté humain, oubliant presque votre fonction
de Grand Rabbin de France, est-ce votre terrible accident
qui vous a poussé à prendre la plume ?
Grand Rabbin Joseph Sitruck :
J’ai eu envie d’écrire ce livre afin de raconter cette brisure mais aussi cette expérience unique que je venais de vivre. J’avais envie de partager ce moment d’exception avec les gens de la communauté afin de les remercier du soutien qu’ils n’ont cessé de me donner. Je voulais aussi donner du courage à ceux qui autour de moi sont malades, handicapés, à ceux qui parfois baissent les bras. Je ne voulais pas mettre en avant le grand rabbin dans sa fonction, mais l’homme que je suis. Je voulais que les gens se rendent compte que je suis un homme avant tout avec son propre parcours et ses épreuves, un homme proche de son peuple. J’aimerais que mon expérience serve d’exemple à beaucoup d’autres. Cela ne me gêne pas de me dévoiler et de parler de ma vie personnelle. D’après la Thora, lorsque l’on est un homme public, comme je le suis depuis 30 ans, on a plus de vie privée. Il y a un épisode dans le Talmud qui raconte qu’un jour, le Rav Kahanan a trouvé un de ses élèves, sous son lit, dans sa chambre à coucher. Il lui demande alors mais qu’est-ce que tu fais là ? L’élève lui répond, c’est la Thora, je suis venu apprendre. En d’autre terme, un Maître n’a rien a cacher à ses élèves. Un bon Rav fait parti de la vie des autres. J’espère que le récit de ma vie en animera et en illustrera d’autres.
O.CATTAN :
Vous dites avoir entendu lors de votre accident, le bruissement d’ailes des anges, devant en quelque sorte votre survie au miracle de D et à la force de la prière collective de la communauté juive ?
Ce livre est tout d’abord le témoignage de ma gratitude à l’égard de D. Les médecins ont fait un travail fantastique mais c’est la main de D qui les a guidé. La prière de mes proches et de tout ceux qui m’ont manifesté sans relâche leur affection ont participé à modifier le décret divin. Grâce à leur insistance fervente, ces fidèles ont réussi à toucher D. Le monde tient par le souffle des enfants qui récitent la Thora.
O.CATTAN :
Parlons de vos souvenirs d’enfance et de « Tunis, une ville que l’on porte en soi », que pensez-vous de ce « retour aux sources » des juifs séfarades et de ces pèlerinages actuels ?
La Tunisie n’est pas un paradis perdu ni un endroit où je préconise de vivre, la page est tournée. J’ai gardé de cette enfance, passée à Tunis, des souvenirs heureux, probablement idéalisés. Lors de mon dernier voyage, à l’occasion d’un pèlerinage sur la tombe d’un très grand maître, le Rabbin Haï Taïeb, j’ai découvert surtout que l’émotion y était intacte et qu’il n’y avait pas d’érosion dans le temps. Les parfums, les couleurs ont ressuscité des émotions que j’avais enfouies en moi depuis mon enfance. ce n’est pas le décor ni le paysage qui me parlait mais ce que j’y avait connu.
O.CATTAN
: Vous écrivez : « Juifs, Chrétiens, Musulmans, une évidence s’impose, ce qui nous rapproche est plus grand que ce qui nous sépare », de Marseille à Tunis, vous décrivez une entente idyllique entre les différentes communautés, n’est-ce pas une vision un peu loin de la réalité ?
Si l’on mettait au placard tous les extrémismes, il n’y aucune raison pour que fondamentalement les masses du monde musulman et du monde juif ne puisse s’entendre. Dans le fond, nous sommes proches et nous avons beaucoup de choses à partager. Il suffit d’aller au-delà de nos querelles.
O.CATTAN
: Concernant le dialogue judéo-chrétien, vous avez condamné les propos du pape Benoît XVI qui, lors de son voyage à Auschwitz, a attribué la responsabilité des crimes nazis à « un groupe de criminels » ayant abusé du peuple allemand…
J’ai été très déçu par ce discours qui semblait dédouaner le peuple allemand de sa responsabilité dans les crimes nazis. Je pense qu’une marche silencieuse aurait été plus à propos. J’ai été surpris de voir qu’il existait encore cette valse hésitation de l’Eglise qui tout en reconnaissant la Shoah, veut la récupérer d’abord puis la minimiser et taire son caractère spécifique. La démarche du Pardon de l’Eglise vis à vis du Peuple juif était très belle. En dire trop c’est retrancher. Comme je l’ai déjà dit, quelque part l’Eglise ne se sent pas à l’aise avec cet épisode, il y a eu un silence coupable. Aujourd’hui, il ne faudrait pas qu’il y ait des paroles accablantes.
O.CATTAN : Face au meurtre antisémite d’Ilan Halimi et aux derniers incidents de la milice noire Tribu Ka, venue menacer les commerçants juifs de la rue des rosiers, comment pouvez-vous tout au long de votre ouvrage être si optimiste ?
Je suis inquiet pour la France. Notre pays, notre civilisation, est capable encore de sécréter de telles choses. Pourtant, je suis d’un optimisme délibéré. Je crois en la force de la Parole et en la vertu de l’Education. Un temps viendra où la violence, le racisme et l’antisémitisme seront éradiqués du monde. Les Prophètes le disent, Isaï en particulier, quand il disait, il y a 2600 ans : « on enterrera les armes et on remplacera les glaives ». Un juif ne peut pas être pessimiste.
O.CATTAN : Certains médias ont affirmé que devant la peur de l’antisémitisme, l’électorat juif voterait pour une droite radicale, comme celle de De Villiers, qu’en pensez-vous ?
Je crois qu’il n’y a pas d’électorat juif et qu’il y en aura jamais. Les juifs ont tous des convictions politiques différentes. Nous vivons dans un pays laïque où la liberté d’opinion demeure une liberté fondamentale. Nous vivons dans une Démocratie où l’on ne demande pas aux urnes, quelle est votre religion. Certains juifs sont inquiets mais je ne crois pas que les faits récents et dramatiques auront une influence sur leur vote.
O.CATTAN : La Thora est un monde de liberté mais aussi de responsabilité, en tant que juif quelle devoir avons- nous de plus que les autres ?
D- nous a confié la Thora donc nous bénéficions peut-être plus que les autres de son écoute. Il nous a dit : « Je vous ai donné un beau cadeau, ne le négligez pas ». Cela même nous confère des devoirs. Cela veut dire que s’il y a des guerres dans le monde, des souffrances, des famines, nous en sommes un peu responsables. De ce fait, tout ce qui se passe dans le monde me concerne et rien ne m’indiffère. Notre rôle à jouer est majeur.
O.CATTAN : Les juifs, Peuple du livre sont « le Peuple de la prophétie qui a diffusé la parole des Prophètes », le Verbe est-il suffisant pour faire face à nos maux d’aujourd’hui ?
Lorsque vous regardez autour de nous, les gens sont d’une inquiétude extrême. Le progrès de la communication nous permet d’être au courant, en direct, de toutes les catastrophes qui se déroulent dans le monde et tout cela nous paralyse. Grâce à la Thora, un juif peut être heureux tout le temps sans être affecté par les évènements. Voilà notre force. Notre religion donne à l’homme, un projet de vie au dessus des circonstances. L’évènement ne doit pas nous importer par son déroulement mais par son sens.
O.CATTAN : Vous écrivez : « Un juif ne peut pas faire l’impasse de la Terre d’Israël », comment gérer notre double attachement sans être déchiré ?
Nous pouvons nous rendre tant que nous le voulons en Israël. Malgré les incertitudes face aux menaces iraniennes et au conflit israélo-palestinien, Israël nous offre des sujets de satisfaction. Il s’y passe des choses merveilleuses, au niveau de la Recherche, des Universités…Je ne vis pas la vie en Diaspora comme un déchirement ni un traumatisme. Le Rabbi Yehuda Halevy disait : « je suis en Occident mais mon cœur en Orient ». Chaque chose est une étape. Il faut vivre au jour le jour en appréciant son bonheur et se dire que demain il y en aura d’autres.
O.C : Concernant Israël, vous parlez du fossé entre la ville de Bnéï Brack, ville d’étude et de prière et Tel Aviv, ville moderne et matérielle, pourquoi parler de fossé entre religieux et laïques, au lieu d’y voir des richesses complémentaires ?
Au niveau du Prisme moral, Tel Aviv et Bnéï Brack sont à l’opposé. Tel Aviv est la capitale de la Gay Pride. C’est une ville aux quartiers mal famés où malheureusement de nombreux méfaits sont commis. Bnéï Brack, se consacre à la prière et au service divin, c’est une ville étrangère au bruit et à la fureur du monde, détachée des contingences matérielles. Je suis triste de voir que des frontières invisibles séparent des villes aussi proches. Mais Israël reste un pays merveilleux qui me bouleverse, quelque soit le lieu.
O.CATTAN : N’est-il pas temps que les religieux lèvent les yeux de leurs livres de prières pour aller partager leur savoir avec les autres, pour qu’ils se confrontent à la dure réalité de la société israélienne ?
Nous sommes d’accord sur ce point. Il serait bien, pour combler ce fossé, que les Rabbanim des Yeshiva de Bnéï Brack jouent un peu « au missionnaire » en faisant partager leur savoir, leur sagesse et leurs acquis. J’espère que leur richesse irradiera les habitants de Tel Aviv.
O.CATTAN : Vous qualifiez de « barbare, les mots : orthodoxes, libéraux, religieux, non-religieux », disant qu’avant « tout le monde acceptait l’autre tel qu’il était », unifier les différents courants du Judaïsme, fait-il parti de votre fonction de Grand Rabbin de France ?
Je suis par ma culture et ma nature un homme de consensus. Le grand responsable de l’état actuel des choses c’est la civilisation occidentale cartésienne qui a besoin de classer, de nommer les choses. Elle a pénétré tous les compartiments de la société y compris la Religion et elle a contribué au fossé naturel qui s’était crée. Je crois en la vertu de l’amour. En me levant chaque matin, je récite ce passage : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » et je réaffirme chaque jour que j’aime tous mes frères juifs.
O.CATTAN : Lorsque vous évoquez la femme, vous dîtes qu’une femme doit se couvrir la tête « par pudeur », que les hommes et les femmes doivent être impérativement séparés à la synagogue, cette vision stricte de la femme n’est-elle pas réductrice ?
La Thora, qui est un univers normatif, a fixé des règles. La chevelure est un des atours les plus évidents de la femme, il est donc important que la femme se couvre la tête afin de ne séduire que son mari et pas les autres hommes. Le soucis de la Thora c’est de ne pas percevoir quelqu’un par son aspect physique. Ce qui me scandalise dans le monde actuel, c’est que l’on fasse de la femme un objet, que l’on dénude. L’homme a réussi à faire de la femme ce qu’il voulait et la femme a laissé faire. L’attirance des sexes et le besoin de séduction qui existe des deux côtés joue un rôle majeur. Mais en déshabillant la femme, on la déprécie. Le vêtement est une manière de mettre un écran entre l’homme et la femme, pour apprendre à chercher autre chose.
O.CATTAN : C’est aussi ce que prétendent les femmes musulmanes qui se voilent…
Nous n’allons pas si loin. La Thora ne veut pas avilir ni contraindre la femme. Nous portons à la femme beaucoup plus de considération et la femme juive qui obéit à ces préceptes est épanouie.
O.CATTAN : Depuis votre attaque cérébrale, votre rapport au temps
a changé, comment le définissez-vous ?
Dans le Talmud, la tradition dit que un homme qui a atteint l’age de 60 ans a vécu la majeure partie de sa vie, puisqu’il a le droit à 120 ans. Depuis toujours, j’avais une sorte d’intuition et je savais que j’aurais du mal à atteindre mes 60 ans. Lorsque j’ai eu mon accident, à 57 ans, j’ai eu l’impression d’un mur, d’une étape à franchir pour accéder et recommencer une nouvelle vie. Une fois ce cap passé, j’étais terriblement soulagé. J’étais comme quelqu’un qui arrive le vendredi à l’approche du Chabbath et qui rentre dans un temps où la montre n’existe pas, où l’on accède à une nouvelle dimension. Les 26 jours de coma sont semblables aux 9 mois de la conception, c’est une deuxième naissance que D m’a offert. Depuis ce saut qualitatif dans un autre temps, je vis dans un temps messianique. Une épreuve peut paradoxalement devenir une chance. Aujourd’hui, je prend le temps de faire les choses qui me plaisent et qui me captivent. Je fais tout difficilement mais au lieu de me plaindre de mon état, je fais les choses avec bonheur. J’ai acquis un sens plus aigu de ce don de D qu’est la vie et j’ai le sentiment de participer au temps biblique de la Création.
O.CATTAN : Pour affirmer cette re-naissance, vous avez même changé de nom…
En effet, le prénom Haïm a été ajouté à mon nom. Je repars de zéro, c’est une façon de me projeter dans une autre vie comme quelqu’un de différent.
O.CATTAN : Vous dites que « Hachem ne retire jamais un homme de ce monde tant qu’il a quelque chose à faire », que vous reste-t-il à accomplir ?
Je ressens le temps comme une mission. Lorsque j’étais à l’hôpital, il y a eu un événement qui m’a particulièrement ému. Après deux mois et demi en réanimation, l’équipe de médecins était réuni pour me dire au revoir. Le chef de service fait un discours en mon honneur et me dit : « si D vous a laissé en vie, c’est que vous avez sûrement quelque chose à faire, est-ce que cela ne serait pas pour que les mères israéliennes et les mères palestiniennes arrêtent de pleurer leurs enfants ? vous avez peut-être un rôle à jouer pour la Paix entre ces deux peuples ? » Cela faisait deux mois que je n’avais pas parlé, j’étais sur une chaise roulante et je lui ai répondu : « J’ai sûrement encore des choses à faire et je fais confiance à D pour me le dire. Concernant ce que vous évoquiez, c’est vrai qu’il faut oeuvrez pour la Paix mais comme le disait le Prophète Isaï : « Aimer la vérité et la Paix ». Il ne pourra jamais y avoir de Paix si il n’y a pas de vérité, alors comme on ment sur Israël, la paix n’est pas encore devant nos portes. Si l’on veut faire la Paix, il faut d’abord rétablir la vérité. J’ai su, à ce moment là, que j’étais guéri.
Répondre à cet article
Messages de forum :
« La vie devant soi »
lundi 7 mai 2007
par BETTY ARTICLE QUI APPORTE BEAUCOUP DE SERENITE ET DE FOI ET SURTOUT D’ESPOIR ET A ISRAEL ET AUX MALADES ET GRACE AU RAV SITRUCK IL NOUS DONNE DE LA FORCE POUR CONTINUER QUELQUESOIT NOTRE STATUT ET NOS MOYENS. BRAVO ET MERCI POUR CES VERITES.
Répondre à ce message
« La vie devant soi »
jeudi 1er mars 2007
par judith L’oeuvre du rav Sitruck n’est pas seulement une autobiographie, c’est surtout un moyen de répandre la sagesse de la Thora. Elle est une sorte de réponse à l’oeuvre d’Annaëlle Chimoni, la petite fille autiste et handicapée qui a "écrit" son livre grace à un appareil spécial mais qui n’a pas survécu à cette étrange maladie neurologique. Le rav Sitruck, lui a survécu à une attaque cérébrale et comme tous les survivants, il possède cette force particulière, propre à ceux qui reviennent de loin. Sa sagesse était déjà grande avant cet accident, aujourd’hui, elle s’est amplifiée et magnifiée car elle est celle d’un homme qui revient d’un grand voyage vers l’autre monde : le monde de la vérité.
Rien ne vaut la vie