Une histoire d'alyah d'Ethiopie:
"Je suis l'enfant que vous avez amené du désert"
Par NEHAMA DOUEK , YEDIOT AHARONOT.
A première vue, il est difficile de déceler le lien unissant
le pilote israélien chevronné à l'immigrant d'Ethiopie
assis près de lui.
Le général Dan Ganot, commandant du département des ressources
humaines de l'armée de l'air, faisait partie de l'équipage de
l'avion qui a sauvé Naftali Avraham dans le désert soudanais
et l'a transporté en Israël.
Vingt ans plus tard, une rencontre entre le pilote de haut rang et l'immigrant éthiopien, devenu depuis ingénieur dans l'armée de l'air, a permis de découvrir d'étonnantes similarités entre leurs deux vies.
De telles similarités ne peuvent voir le jour que dans une imagination fertile ou dans la réalité si particulière d'Israël.
Par Nehama Douek, Yediot Aharonot
Lorsque l'on est assis en face du général Dan Ganot (50 ans), commandant du département des ressources humaines de l'armée de l'air, et du capitaine Naftali Avraham (39 ans), ingénieur dans l'aviation militaire, il est difficile de discerner la moindre ressemblance entre eux.
L'un, pilote et Israélien de longue date, est rond, plein d'entrain et toujours souriant, tandis que l'autre est maigre, introverti et plutôt sérieux.
Quelques heures passées en leur compagnie suffisent cependant pour découvrir que leurs deux biographies ne sont pas seulement intriquées l'une dans l'autre, mais aussi remarquablement similaires.
Seule une société d'immigrants comme notre société israélienne, peut fournir des histoires aussi émouvantes où la biographie du sauveteur et celle de la personne secourue sont à la fois aussi différentes et aussi semblables.
Dans les années 80, Israël a entamé sa campagne d'acheminement des Juifs éthiopiens vers Israël. Au-delà des actions bien connues, comme les opérations Salomon et Moïse, il y eut aussi des opérations secrètes, dont les noms de code étaient inspirés de programmes de télévision ou de films. L'une d'elles était l'opération "Schtroumpf bleu" ("Dardass Kahol").
Les avions cargos de l'armée de l'air s'envolaient en direction du Soudan, où des groupes de réfugiés éthiopiens, qui avaient accompli à pied le dangereux périple de leur village jusqu'à la frontière soudanaise, attendaient, dans des camps de transit, les appareils qui devaient venir les prendre pour les amener à Sion.
En 1984, Dan Ganot était un jeune navigateur qui se préparait à terminer son service militaire et avait été accepté à la faculté de médecine de l'Université hébraïque de Jérusalem.
"J'avais remarqué que des préparatifs spéciaux étaient en cours dans notre escadrille", se souvient-il. "
Lorsque l'on m'a demandé de rempiler, j'ai expliqué à mes supérieurs que j'avais été admis à la faculté de médecine.
Je leur ai dit que s'ils désiraient me voir rester dans l'aviation,
ils devaient me promettre de me faire participer aux prochaines opérations spéciales."
Schtroumpf bleu
L'opération en préparation dans l'escadrille de Dan Ganot s'appelait "Schtroumpf bleu".
Fidèles à leur promesse, ses supérieurs le choisirent pour être le navigateur de l'avion qui se trouvait en tête de formation.
Dan Ganot : "Le trajet était long et comprenait le survol de territoires ennemis. J'ai un souvenir très précis des premiers instants qui ont suivi notre atterrissage au Soudan.
La nuit était très noire, nous étions plongés dans l'obscurité et le désert. Le bruit des moteurs avait rompu le silence et soulevé un nuage de poussière. Et là, dans un coin, j'ai distingué un groupe de gens qui semblaient terrifiés. Je ne sais pas s'ils avaient peur du drôle d'oiseau qui venait de se poser, ou du bruit et de la poussière."
Naftali Avraham : "Je n'ai pas oublié la date : c'était le 3 mars 1984. J'avais presque 14 ans. Je me souviens de l'avion que j'ai vu atterrir, du bruit et de la poussière. Je me souviens aussi de l'intérieur de l'appareil. Il n'y avait pas de sièges, il n'y avait que des cordes tendues le long des parois, auxquelles les membres de l'équipage se tenaient lorsqu'ils venaient nous aider.
Nous sommes restés assis en silence durant tout le voyage et nous avons connu une joie sans limite lorsque nous nous sommes posés en Israël".
Ganot : "Ils étaient montés à bord de l'appareil sans le moindre bagage."
Avraham : "On nous avait dit de ne rien prendre avec nous afin de laisser de la place pour un maximum de personnes."
Ganot : "Le vol du retour était compliqué.
J'ai participé à plusieurs opérations de ce type, et des bébés sont nés à plusieurs reprises durant le vol du retour.
Nous avons même suggéré à nos supérieurs de nous faire accompagner par des gynécologues et non par des généralistes.
Je me souviens du silence et de la dignité des immigrants.
Je me souviens de l'odeur qui restait dans l'avion lorsqu'ils étaient descendus, un mélange de sueur et de terre, et un relent de poussière dû au long périple qu'ils avaient effectué dans le désert. C'était l'odeur de l'effort. Je suis convaincu que si les jeunes pilotes que nous étions alors avaient su quel immense effort ils avaient dû accomplir pour en arriver là, nous aurions attaché une bien plus grande valeur encore à ces opérations."
Avraham : "Dites-moi, quel sentiment cela donne de participer à une telle mission ? Que ressentiez-vous lorsque le danger était passé et que vous aperceviez la frontière israélienne ?"
Ganot : "Durant le vol, tout le monde est absorbé par son travail et cherche à accomplir sa tâche le mieux possible.
Je me souviens qu'un jour nous nous sommes dit qu'en arrivant, nous survolerions Jérusalem, au lieu d'emprunter le couloir aérien normal. Une fois nous avons même décrit un cercle complet au-dessus de la ville."
Avraham : "Quel dommage que vous ne nous l'ayez pas dit.
Cela nous aurait vraiment réjoui."
Ganot : " Nous avions l'impression de prendre part à ce qui se passait de plus important au monde à ce moment-là.
J'avais le sentiment qu'il s'agissait de l'essence même des objectifs professionnels de Tsahal, de sa fonction la plus importante, rassembler les exilés 40 ans après la création de l'Etat.
Je ne connais aucun autre pays qui s'aventure jusqu'à un lointain désert pour ramener ses enfants à la maison.
C'était un peu comme si je refaisais encore et encore mon aliya".
Cette rencontre avec Naftali Avraham est extrêmement émouvante pour le général Ganot.
Pendant un moment, le pilote israélien, l'officier supérieur s'est trouvé ramené des décennies en arrière, à l'époque où il avait six ans, au jour où des soldats de la Securitate, la police secrète roumaine, ont fait irruption dans la maison où il vivait avec sa famille et examiné les murs à l'aide d'un puissant aimant, à la recherche de bijoux cachés ou d'argent. Les policiers cassèrent des objets, chamboulèrent toute la maison et emmenèrent son père pour lui faire subir un interrogatoire.
Oui, il se souvient de tous ces événements, même si, avec le temps, il a appris à les refouler. Il n'a pas non plus oublié que lorsqu'il était couché, ses parents allumaient la radio pour écouter "La Voix d'Israël" ("Kol Israël").
Il se souvient des bips qui précédaient le bulletin d'information. Lorsque, bien plus tard, il a demandé à ses parents pourquoi ils n'écoutaient ces émissions qu'après l'avoir mis au lit, ils lui ont expliqué qu'ils ne voulaient pas mettre l'enfant qu'il était alors dans une situation où il serait obligé de mentir pour les protéger de la Securitate, s'il était interrogé.
La famille de Dan Ganot est l'une de celles pour la libération desquelles Israël a payé une rançon.
Le gouvernement roumain avait permis à son grand-père,
l'un des leaders de la communauté, de partir pour Israël et lui avaient promis que son fils et son petit-fils seraient autorisés à le suivre. En fin de compte, cet engagement ne fut pas tenu. La famille fut exilée pour dix ans à la frontière russo-roumaine, où ses parents travaillèrent comme médecins jusqu'à ce qu'Israël demande leur libération et celle d'une autre famille, qu'il obtint dans le cadre d'un accord lié à la signature d'un contrat de fourniture de fer conclu par les Roumains avec les Britanniques.
Ganot : " Je suis arrivé en Israël le 3 septembre 1962.
J'avais six ans. Deux jours plus tard, j'entrais au CP. Je ne savais pas un mot d'hébreu. Les autres enfants me prenaient pour un retardé mental et me frappaient. Pendant plusieurs jours, je suis rentré à la maison plein de bleus et de coups, et j'étais très malheureux. Ma mère m'a expliqué que cela faisait partie de la vie et que je devais rendre les coups, pour leur montrer que j'étais fort. Le lendemain, lorsqu'ils ont commencé à me frapper, j'ai répliqué, et à, partir de ce moment-là on m'a respecté. Deux mois plus tard, je parlais l'hébreu.
En 1984, lorsque les responsables de Tsahal m'ont demandé de rester encore un peu de temps à l'armée, j'ai d'abord hésité.
Puis je me suis souvenu qu'Israël avait payé pour que mes parents puissent faire leur aliya, et j'ai décidé de rester à l'armée pour aider à amener d'autres Juifs en Israël."
Périple dans le désert
L'histoire de l'aliya de Naftali Avraham a commencé lorsqu'il avait 13 ans, quand une rumeur faisant état de la possibilité de gagner Israël en passant par le Soudan atteignit son village.
Ses parents repoussèrent cette possibilité mais leur fils, qui se nommait alors Fentahon, ne renonça pas. Il persuada ses parents de le laisser partir. Son père lui donna sa bénédiction et un peu d'argent pour le voyage. Il partit à pied vers la frontière soudanaise, avec un groupe d'amis qui comprenait notamment quatre filles de 12-13 ans et deux garçons plus âgés, d'environ 18 ans. Ce périple qui devait durer une semaine se transforma en plusieurs mois de cauchemar, au cours desquels ils furent attaqués par des voleurs et se heurtèrent à des soldats qui tentèrent de violer les filles du groupe. Ils réussirent à les en empêcher en leur affirmant que les filles étaient leurs épouses et que l'une d'elle était musulmane. En outre, l'un des membres du groupe fut atteint de déshydratation et il fallut porter un blessé. Ils étaient aussi menacés par les animaux sauvages et souffraient de la soif, qui faillit les emporter. " Avant notre départ, mes parents m'avaient acheté des chaussures All-Star. Lorsque nous sommes arrivées dans le camp au Soudan leurs semelles étaient complètement usées", se souvient Naftali.
A cette époque, Naftali était un garçon de 13 ans, seul, sans parents ni famille. " Le jour même, on nous annonça qu'un avion était attendu. On nous amena en camions dans un aéroport de fortune. Il faisait nuit noire. Les avions surgirent soudain de nulle part, faisant un bruit inimaginable. On nous fit monter à bord des appareils et nous nous envolâmes quelques minutes plus tard.
Nous étions assis par terre et nous nous tenions très fort les uns aux autres. Je me souviens que le sol était couvert de plastique et que nous étions entourés par le personnel de sécurité.
Nous avons reçu à boire et à manger, et je n'oublierai jamais le goût de cette nourriture."
Ganot : " Alors que j'étais dans l'avion, en 1962, en route pour Israël, j'ai reçu un chewing-gum, enveloppé dans un papier jaune. Un chewing-gum Alma. Je n'avais jamais rien mangé d'aussi merveilleux auparavant, ni depuis lors, j'en sens encore le goût. Lorsque nous avons atterri à l'aéroport Ben Gourion, mes parents se sont dirigés vers la sortie, et à travers la vitre, ils ont vu les membres de leur famille qui les attendaient. Ils se sont mis à pleurer tous les deux et je me souviens combien cela m'a angoissé. Un enfant se sent désemparé lorsque ses parents éclatent en sanglots, il ne comprend pas pourquoi ils pleurent".
Avraham : " Dites-moi, vous n'avez jamais ressenti la moindre nostalgie ? J'ai commencé à regretter la maison dès l'instant où nous avons atterri. Jusqu'alors toutes mes forces étaient consacrées à la lutte pour la survie. Mais dès mon arrivée, j'ai commencé à regretter tout ce que j'avais quitté, mes parents, le paysage…"
Ganot : "Je n'avais aucun regret. Je luttais aussi pour survivre.
J'ai longtemps refusé de retourner en Roumanie.
Voilà cinq ans, bien des années après mon arrivée en Israël,
j'ai conduit une délégation de Tsahal en Roumanie.
J'ai exigé d'arriver en uniforme et je me suis obstiné à ne prendre qu'une valise de 12 kilos, le poids du bagage que mes parents avaient été autorisés à emporter lorsque nous avons quitté ce pays. C'était pour moi une victoire personnelle. Mes parents ne sont jamais retournés en Roumanie."
Avraham : "Parfois, les enfants doivent faire face à une épreuve bien plus difficile que la simple lutte pour la survie.
Un enfant déraciné reste sans racines et il doit en développer de nouvelles, il doit apprendre un nouveau code de comportement et se familiariser avec le nouvel environnement culturel dans lequel il devra se mouvoir. C'est vraiment dur."
La lutte pour la survie
Naftali Avraham fut envoyé à l'internat de Yemin Orde, dans les monts du Carmel. Il exigea d'être intégré dans une classe normale et convainquit ses camarades éthiopiens d'en faire autant.
"En Ethiopie, j'étais en troisième. Ici, ils m'ont mis en seconde après m'avoir fait passer quelques tests.
Peut-être qu'un jour j'aurai l'occasion de terminer ma troisième. C'est comme pour la Bar-Mitsva : lorsque mon fils aîné a célébré sa majorité religieuse, il y a quelques mois, je suis monté à la Tora avec lui car je n'avais jamais eu de Bar-mitsva.
Je l'avais ratée lorsque je m'étais enfui pour gagner Israël."
Ganot a été battu par ses camarades de classes et à l'internat, des enfants ont uriné sur le lit d'Avraham. "
Je pleurais chaque nuit, je ne comprenais pas où j'étais arrivé.
Et soudain au milieu de la nuit, des élèves plus anciens ont introduit un tuyau dans notre chambre et ouvert le robinet.
C'était vraiment une féroce lutte pour la survie.
Mais, comme cela arrive souvent chez les enfants, je suis très rapidement devenu ami avec le garçon qui avait ouvert le robinet. J'ai aussi d'extraordinaires souvenirs de mon professeur d'histoire, qui terminait son cours dix minutes avant la sonnerie et restait travailler avec moi pour me permettre de rattraper mon retard.
Je me souviens que j'obtenais 100 à toutes les compositions de grammaire hébraïque, mais mon professeur ne m'a mis que 85 lorsque je me suis présenté au baccalauréat, car elle ne pouvait pas croire que je savais aussi bien l'hébreu. Cela ne m'a pas empêché de terminer mes études secondaires avec d'excellentes notes et d'être accepté dans le programme universitaire de Tsahal (Atouda) pour faire des études d'ingénieur au Technion."
Après avoir achevé ses études, Naftali a été incorporé dans l'armée de l'air, qui l'avait amené en Israël, et c'est là que les vies d'Avraham et de Ganot se sont à nouveau croisées.
Avraham : "En tant que commandant de la section de l'infrastructure et des carburants, je préparais une conférence avec un pilote. Il me montra plusieurs films, dont l'un était consacré au transport des Juifs éthiopiens vers Israël.
Très ému, j'ai alors décidé de trouver un moyen de renouer avec cette opération. J'ai cherché les noms des pilotes et des membres de l'équipage de l'avion qui m'avait amené en Israël et je les ai notés sur une feuille blanche que j'ai pliée et placée dans la poche de gauche de ma chemise."
L'un des noms qui figuraient sur cette liste était celui de Dan Ganot. Un jour, Naftali Avraham aperçut celui-ci dans un couloir de l'état-major à Tel-Aviv et tenta de l'approcher. Mais Ganot était très occupé car il se préparait à prendre un nouveau poste, celui de commandant de la base aérienne de Hatserim, et il demanda à Avraham de le recontacter plus tard. Un peu gêné, celui-ci s'écarta, et huit ans s'écoulèrent avant que leurs chemins se croisent à nouveau. Cette fois, Avraham sortit la feuille de sa poche et la montra à Ganot. Les embrassades qui suivirent émurent aux larmes tous ceux qui y assistèrent. Ils passèrent plusieurs heures à se raconter leurs vies. Aujourd'hui, ils sont souvent invités à prendre la parole ensemble devant des soldats pour leur retracer leur expérience exceptionnelle. Mais c'est seulement au cours de cette interview que le général Ganot a évoqué pour la première fois les difficultés qu'il avait rencontrées comme enfant immigrant et de sa propre lutte pour la survie.
"Je suis stupéfait", s'est exclamé Avraham. "Je n'avais pas la moindre idée des épreuves que vous avez traversées."
"Ce n'est rien à côté de celles que vous avez connues", réplique Ganot en souriant. "Moi, je suis venu avec mes parents, alors que vous, jeune garçon, êtes arrivé seul. Vos parents n'ont immigré que dix ans plus tard et vous avez vécu seul toutes ces épreuves".
"Il y a eu beaucoup de nuits où mon oreiller était inondé de larmes", se souvient Avraham. "Je n'avais que 13 ans.
Aujourd'hui, j'ai un fils de cet âge et je pense souvent à tout ce que j'ai vécu quand j'avais son âge. Je ne le laisse même pas prendre le train tout seul."
Etes vous israélien ?
Ganot : "Je suis israélien et fier de l'être."
Avraham : " Je vis au moshav Yodfat et je suis marié à Morit
qui y est née.
J'ai trois enfants, qui sont un mélange israélo-éthiopien.
Est-ce que je me sens israélien ?
Certains affirment qu'à part la couleur de ma peau,
il n'y a rien d'éthiopien chez moi.
Mais comment mesure-t-on ces choses-là ?
Si c'est au fait que je rêve et que je compte en hébreu,
alors oui, je suis vraiment Israélien".